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Financés par la foule

Pendant que les institutions économiques internationales hésitent à s’effondrer, les petites entreprises individuelles contournent la crise grâce à des plateformes numériques de collecte de fonds auprès des particuliers. Kiss Kiss Bank Bank ou Kickstarter, têtes de pont du crowdfunding, marquent-elles le retour – sous une forme connectée et modernisée – du bon vieux troc à l’ancienne ?

« Pour les créateurs, on est une machine à donner de la confiance en soi » résume Vincent Ricordeau, 42 ans, cofondateur du site Kiss Kiss Bank Bank. La thématique du crowdfunding n’en est qu’à ses balbutiements et découle de la logique de peer-to-peer, cette faculté de réaliser des choses directement entre particuliers, via des plateformes comme la nôtre ». Une logique qui déroule ses avatars sur la toile depuis 15 ans : partage de musique, recherche sur le virus du sida, défrichage astronomique, constitution de fonds encyclopédiques…

Toutes ces initiatives ont pour point commun de reposer sur des solutions techniques permettant de mobiliser le temps, le savoir, ou le porte-monnaie des internautes autour d’un projet donné. En 2006, le magazine Wired bible de la veille technologique, donnait un nom à cette lame de fond(s) participative : le crowdsourcing, soit la valorisation de la force de production des individus par leur mutualisation raisonnée. Une définition du web 2.0, la gloriole personnelle en moins, le projet  (et non l’individu) étant au centre de la démarche.

Le premier exemple de grand public d’un projet crowdsourcé date de 1999 et il est illégal : Napster, plateforme d’échange de fichiers sonores en peer-to-peer, va rapidement constituer la première discothèque mondiale, édifiée non pas à partir du catalogue des majors mais par des individualités géographiquement dispersées, réunies par une plateforme. Rebelote à partir de 2001 avec l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui se donne pour principe de rassembler les savoirs des particuliers.

La Nasa + Nous

Dans un sens certes plus restreint, le crowdsourcing est aussi le moteur commun des toutes les grandes agoras du web, dont la pertinence n’est assurée que par la contextualisation des ressources de la foule : vos productions vidéo sur YouTube, votre identité sur Facebook. Dans ces deux cas, l’idée de « projet » passe un peu à l’as, la plateforme ayant une autonomie tirée non plus uniquement des contributeurs, mais aussi des simples visiteurs (si, par exemple, vous passez votre temps à reluquer les photos de vos amis sur Facebook mais n’en publiez aucune). 

Heureusement, les expressions du crowdsourcing peuvent rester réellement productives, comme l’illustre le projet Startdust@home de la Nasa. Incapable de faire analyser un corpus vaste de 1,6 million de photographies par ses machines ou par une équipe de scientifiques, afin d’y dénicher des impacts de poussière stellaire, l’agence spatiale américaine a demandé en 2006 à des internautes volontaires de lui prêter main forte. Seti@home (à la recherche d’une intelligence extraterrestre) ou Folding@home (qui étudie la structure de protéines pouvant être utiles dans la lutte de maladies comme Alzheimer) proposent depuis à qui veut prêter de la puissance de calcul de son ordinateur ou de sa console PlayStation 3 lorsque ces machines ne servent pas. En septembre dernier, une université de Washington a également transformé en protocole d’étude la structure du virus du Sida en casse tête ludique en ligne. Trois semaine plus tard, des avancées impossibles à obtenir autrement qu’en mobilisant des cerveaux humains sont déjà apparus.

Toi + Moi

Le crowdsourcing prend dont différentes formes, et l’une des plus excitantes et pertinentes du moment est le crowdfunding (littéralement, le « financement par la foule »),  porté par deux plateformes à ce jour : la française Kiss Kiss Bank Bank (K2B2), née en 2011, et l’américaine Kickstarter, à peine plus âgée, carrément nommée « pionner de la technologie 2012 » par le Forum économique mondiale. 

K2B2 et KS reposent sur la même idée, présentée par Vincent Ricordeau : « Les trois fondateurs de K2B2 se sont réunis autour d’un intérêt commun pour des choses que l’on ne voyait qu’aux Etats-Unis : les logiques de prêt d’argent de particulier à particulier, via de sites comme Prosper, la co-création ou encore le système de micro-mécénat. Ce do it yourself en ligne montait en puissant outre Atlantique. Puis les réseaux sociaux lui ont offert la possibilité de générer et de rendre visibles des projets communautaires sans passer par des partenariats classiques comme des maisons de disques ou des producteurs audiovisuels. Cela nous a poussés à nous demander si on ne pouvait pas monter un outil dédié à la créativité, qui permette de mettre en relation un créateur et son public. »

En 2007, My Major Company (MMC) proposait déjà une plateforme de production communautaire d’artistes qui a enfanté le fameux Grégoire et son tube aux allures de slogan pour crowdsourcing : Toi + Moi. K2B2 et MMC, c’est kif-kif alors ? « Pas du tout. K2B2 et KS, c’est réellement du crowdfunding parce que l’on met en relation un créateur avec un public et pas des investisseurs. Pour comprendre la différence, il faut se concentrer sur le cœur du crowdfunding : partir du projet et non de ceux qui le financent. MMC est un label communautaire, mais ça reste un label. L’artiste cède donc une partie de ses droits à la maison de disques et à ceux qui investissent sur lui. L’investisseur va sur MMC comme il va sur un site de pari en ligne, pour miser sur un artiste dans l’espoir d’avoir un retour financier sur l’investissement. A l’inverse, K2B2 ne dépossède pas le créateur d’un projet, qui en conserve pleinement les droits. Notre plateforme n’est là que pour l’aider à collecter les fonds. Nous ne nous finançons qu’en prenant 10% sur le montant des collectes terminées. »

Troc en stock

Ce qu’attendait K2B2 ou KS de l’internaute « crowdfundeur » n’a pourtant rien d’une utopie baba-cool.  Il s’agit bien d’un investissement financier sur un projet que vous souhaitez porter. En retour, le créateur pourra vous donner, non pas de l’argent, mais un exemplaire de son mockup enfin commercialisé, des places pour l’avant première de son documentaire, etc. Comme dans le crowdsourcing, le résultat créé par une volonté collective n’est pas destiné à gonfler un capital : il a une finalité concrète. On est là à mi-chemin entre le troc et le mécénat. 

Une balance qui conduit déjà un projet sur trois à boucler sa collecte chez K2B2 (qui en a présenté 500 depuis ses débuts). Et qui a attiré en octobre le millionième backer (soutient financier) chez Kickstarter. Cette victoire du crowdfunding fait que des investisseurs classiques comme les banques ou des producteurs de l’audiovisuel comme MK2 soutiennent désormais ce système. Ainsi, chaque mois, La Banque Postale sélectionne  trois projets sur K2B2. Le premier à atteindre 50% de sa collecte reçoit le label « coup de cœur » de la banque, qui prend en charge les 50% manquants. Ces trois projets retenus rejoindront une dizaine de courts métrages  sélectionnés par K2B2 et MK2, qui seront projetés dans les salles du réseau à partir du mois de mars. Gageons qu’il y aura foule.

» Article d’Etienne Rouillon initialement publié dans le magazine Trois Couleurs

Source : mk2.com

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